Rrrdiaz
Cadavre Exquis

Dans le cadre de la thématique de notre numéro 2, Société de genre et dystopie, nous avons rencontré le photographe Raul Diaz dit RRRDIAZ, pour la sortie de son livre Cadavre exquis. Cet ouvrage regroupe plusieurs séries de photos réalisées en Polaroid. Une exposition à la galerie Iconoclastes présente ce travail photographique du 6 au 13 avril 2017.

Raul Diaz, plus connu sous le pseudonyme de RRRDIAZ, est né à Santiago du Chili en 1968. Il étudie à New York à S.V.A (School of Visual Arts), puis est diplômé en photographie à la Corcoran School of Arts de Washington. En 1990 il part à Paris et débute sa carrière en tant que photographe de mode. Il devient l’assistant de grands noms de la photographie comme Mario Testino ou J.B. Mondino. En 2009 il décide d’ouvrir En Face, une boutique-galerie consacrée essentiellement à la photographie instantanée. Raul devient un des acteurs majeurs de la communauté Polaroid. Depuis il développe son travail photographique personnel avec le nu.

Bonjour Raul, avant de détailler ton travail peux-tu nous présenter tes sujets, ta technique…
Depuis plus de 30 ans je travaille en Polaroid, c’est ma technique privilégiée. Quand j’ai commencé aux États-Unis j’ai été formé au numérique, à la retouche photo, mais je préfère l’aspect aléatoire des films Polaroid.

Pour mon premier livre, Cadavre exquis, j’ai travaillé avec les nouvelles pellicules de Impossible project. Ils me laissent tester des nouvelles chimies de pellicules qui ne sortiront peut-être jamais car elles ne sont pas assez stables et présentent beaucoup de défauts. Dans mon travail photographique ce qui prime c’est le cadrage, la lumière et puis l’instant de la photo. Le Polaroid va apporter les 10 % restant du travail photographique grâce à un défaut, par exemple une tâche, qui va s’additionner à la force de l’image. Lorsque l’on travaille avec un pack de films, on peut voir une erreur qui va apparaître de plus en plus et finalement la prévoir, jouer avec, pour donner sa place à l’accident.

Après, dans la prise de vue, je suis très spontané. J’ai beaucoup travaillé pour des magazines en tant que portraitiste, notamment au Polaroid. Mes sujets n’étaient pas forcément habitués aux médias, souvent des gens un peu timides qui travaillaient dans des domaines différents. C’est là que le Polaroid, qui ressemble un peu à un jouet de l’avis de la plupart des gens, enlève de la rigidité à la séance photo. Il n’y a pas de grosses lumières, d’assistants partout et surtout les gens voient leur image très vite. Au final, il y a plus de confiance et plus de place pour la création.

Pour Cadavre exquis, je rencontrais le modèle, essentiellement féminin, on discutait, puis on faisait une pellicule de relâche pour se mettre dans le bain. Après ça, c’était simple de se focaliser sur l’histoire et d’atteindre ce qu’elle et moi voulions en quelques clichés.

Au vue de ton expérience dans le monde de la mode, qu’est ce qui ressort dans ton travail, sur ton rapport au corps féminin nu ?
C’est marrant parce que comme j’ai assisté beaucoup de grands photographes, j’ai beaucoup aimé l’esthétique de la mode, la glamourisation du corps féminin. Ça aurait pu être aussi des nus d’hommes mais je n’ai pas eu trop d’opportunités de les shooter. Mais ça aurait pu être la même chose. J’aime qu’on puisse mettre en valeur de petits détails qu’on pourrait louper dans une grande photo. Toutes mes images sont près de la personne ; au plus près des détails, des défauts,… et par rapport à la mode, je me suis surtout habitué à l’aspect rédactionnel, scénarisé, de la photo. J’ai gardé de la mode surtout son aspect narratif et une certaine esthétique.

Es-tu d’accord avec l’idée que nous vivons dans une société hypersexualisée ?
Je suis tout à fait d’accord ! La nudité peut être vendeur, mais ça peut se retourner contre le produit. Dans l’histoire de la photographie le nu est un des premiers sujets et cela vient sûrement de l’influence de la peinture classique.

Aujourd’hui on voit beaucoup de mouvements qui taggent sur les publicités sexistes dans le métro, et c’est vrai qu’on a pas besoin de montrer une culotte pour vendre du fromage ! Ça va trop loin, il y a trop d’abus, mais je pense qu’il existe des sujets pour lesquels le nu se prête bien.

Pour ce projet, c’était essentiel de mettre du nu, d’avoir cet aspect « mode », mais sans embarquer tout l’esthétisme. Juste habiller le corps avec des objets. Le nu n’est qu’une surface en plus pour le thème photographique. C’est raconter une histoire avec lui plutôt que simplement exposer des nichons.

Dans ton travail le choix du corps nu féminin est-il une recherche esthétique ou y-a-t-il une réflexion sur le désir, la sexualité ou est-ce juste une question d’habitude du sujet ?
Par mon expérience passée, j’ai pris l’habitude de travailler avec les femmes. Le choix du corps féminin c’est pour adoucir parfois un thème. Souvent, lorsqu’un thème est traité avec un sujet masculin, cela devient trop fort, trop agressif, les courbes du corps féminin adoucissent l’image. Il y a des photographes qui font du shibari ou d’autres thèmes, mais dans lesquels il y a du mépris pour la fille au centre de l’image. Moi, je veux que la force vienne de mon sujet. Si je mets un homme, la violence du thème devient évidente alors qu’avec une femme, une autre histoire se raconte.Mais dans l’autre sens, pour un prochain projet je voudrais m’intéresser au shibari, mais avec des hommes, à la place des femmes que l’on voit constamment, et mettre ainsi la femme au pouvoir.

Les femmes ont une force physique et mentale que les hommes ne pourront jamais comprendre parce qu’on ne voit pas ça au quotidien. Beaucoup de pubs par exemple rendent la fille super jolie et attractive pour créer un désir, mais il y a toujours leur soumission derrière. Moi je veux que la femme prenne le pouvoir, même sur des photos de charme. Je veux sortir des réflexes à la Lui magazine où la fille en petite culotte n’appelle que le sexe. Les femmes ont des qualités qu’on ne peux pas comprendre de part notre éducation en tant qu’hommes.

Comment se passe la rencontre avec tes modèles exactement ?
J’avais un lieu d’exposition avant et c’était simple pour moi de rencontrer des gens via mes photos ou celles de collègues. Je pouvais facilement discuter de mes projets et trouver des modèles pour mes nus. Ensuite, au moment du shooting, je compte beaucoup sur la discussion avec mon sujet. Je parlais tout à l’heure de la bobine de chauffe, ça permet de discuter avec le modèle de ce qu’il veut mais aussi et surtout de ce qu’il ne veut pas. C’est un travail d’équipe. Il faut que nous soyons tous les deux contents du résultat. Je ne veux pas être un dictateur comme certains photographes.

C’est une chance de pouvoir construire cette confiance. Quand je fais des photos je suis pas là pour mater des culs. Si le modèle n’aime pas ce qu’on a fait : pas de problème ! On passe à autre chose. Mais au final, ça arrive rarement parce qu’on a cet espace de discussion avant même de commencer.

Comment vois-tu l’évolution de l’image du corps dans notre société ?
Je trouve qu’il y a plus de nudité dans tout, c’est sûr. En ce qui me concerne, j’ai grandi aux États-Unis où c’est impossible de montrer le corps, où on blur les nichons, et ça crée des fausses frustrations et des perversions. C’est plus sain de vivre dans une culture qui accepte le corps.

Au delà, de ça j’aimerais aussi qu’on en vienne à une culture qui accepte tous les corps et sortir de la standardisation, où tous les corps seraient beaux. Ce serait génial d’avoir une nudité générale et pas limitée aux canons. Malheureusement, malgré la multiplication des publications de nus en dehors des standards, ça reste beaucoup derrière des portes, dans le privé, ou dans la culture underground. J’observe qu’il y a une sensibilité qui demande à s’exprimer quand je vois certains clichés qui ne sont publiés nulle part. Mais ça reste caché.
Après, je pense qu’il y a une vraie effervescence autour du nu via internet qui peut offrir une vitrine à toute cette culture underground. Il y a des artistes comme Ren Hang qui sont reconnus, qui ont poussé les limites de la photographie de nu et qui ont été très créatifs, mais pas comme Terry Richardson qui lui exploite la femme dans ses photos. Il y a une vraie différence dans le traitement éthique du nu.

Au final, je ne sais pas si le nu photo va rester « catégorisé » comme du porno par le grand public, mais j’espère que les mentalités évoluerons. On est tous nés nus, c’est notre corps peu importe sa forme. On est tous pareil, il faut l’accepter.

Pour plus d’informations :
http://www.rrrdiaz.com/
http://iconoclastesgalerieparis.com/
http://lespetiteseditions.com/Cadavre-Exquis-Raul-Diaz/

Formule exprimant une règle morale. Principe à connotation religieuse dictant une règle de conduite ou un mode de vie à adopter. Principe ou jugement d'ordre général comme un proverbe ou un dicton.

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