Pourquoi survivre ?

En passant devant une enseigne franchisée1 qui se targue de nous faire découvrir le monde en nous faisant acheter du bibelot estampillé « nature » à des prix prohibitifs, je constate avec stupéfaction qu’une bonne partie de la vitrine se pare d’un nouveau type de livres et de gadgets. 

En m’approchant d’avantage, je commence à lire des titres tels que : Survivre dans la forêt, Serez-vous capable de survivre ?, Apprenez à survivre facilement ou encore La survie pour les nuls… Cette profusion littéraire s’accompagne d’une quantité impressionnante d’objets censés nous aider dans l’effort de la survie. Allume-feu, amadou2 en boîte (sans Mariam cette fois) pour faire du feu, couteaux et autres cordages. C’est un florilège ! Une fois dans le magasin, l’étendue du rayon consacré à la survie me laisse perplexe.

Alors, comme ça l’Homme du XXIe siècle voudrait donc survivre ? Mais survivre à quoi ? N’avons-nous pas déployé au fil des années, des siècles, toute une armada à la gloire du confort ?

Je m’interroge sur la nécessité du retour à la survie en milieu naturel, s’il en est, dans notre société, je me rends compte que cet engouement ne se limite pas à quelques ouvrages de médiocre qualité. Les émissions dédiées à la survie fleurissent3: des stages dans le Périgord sont organisés par des gens animés, à n’en pas douter, par d’autres motivations que celle de l’argent et qui ne cherchent absolument pas à profiter de l’intérêt général pour la survie, dans le but d’en tirer un certain profit… surtout à 300 euros les trois jours à manger ce que l’on trouve dans « mère nature ». Les récits de nos derniers explorateurs 2.0 se multiplient aux quatre coins du monde occidental. Oui parce qu’évidemment seules les sociétés occidentales sont concernées par cette question de survie en milieu hostile. Enfin, il faudrait recentrer le terme même de « survie », car nous avons affaire ici à un concept qui depuis une dizaine d’années est devenu autre chose qu’une pratique nécessaire au développement de l’espèce humaine. Elle est devenue quelque chose que l’on peut vendre, et ça marche ! Ayez peur de disparaître et ainsi nous pourrons vous vendre les solutions pour survivre. À chaque problème les pratiques bassement mercantiles peuvent vous apporter l’illusion de solutions. Achète et tu vivras ! Donc cela est bien une préoccupation du monde occidental, parce que soyons objectifs, dans les pays du tiers monde la survie prend radicalement une autre mesure. En Haïti, face au manque cruel de nourriture, l’apparition des galettes de boue comme substitut alimentaire fait office de réponse. 

N’est-ce pas d’un cynisme à vomir qu’une société de l’ultra confort se complaise dans cet ersatz de survie dans le seul but de se faire un peu peur et de jouer à l’aventurier ? Cela est-il aussi simple ? N’y a t-il pas quelque chose de plus profond derrière tout cela ?

Je commence donc mes recherches en essayant de creuser un maximum pour comprendre ce qui anime cette ferveur. Dans le monde merveilleux de l’Internet, je tombe sur beaucoup de matière qui me laisse dubitative. Cela va de l’esprit « copain des bois » à des discours beaucoup plus radicaux. Au milieu de tout cela, des américains armés jusqu’aux dents me parlent de Dieu et de l’Apocalypse, puis trois clics plus tard on me propose un stage extrême de trois semaines en Amazonie. Après quelques minutes de gloussements, je lance une nouvelle recherche et au fur et à mesure que je progresse je constate que plusieurs notions émergent de toute cette fascination pour la survie. L’envie de partage, d’échange de connaissances, de savoir faire, mais aussi et surtout, l’envie de revenir à des choses essentielles4.

Mais pourquoi ce retour a ces notions basales ?

N’y aurait-il pas une sorte d’inconscient collectif ?

Progressivement, je prends conscience que peut-être nous sommes une grande majorité à nous poser des questions sur la viabilité de notre système sociétal ainsi que sur sa pérennité. Nous aurait-on menti ? Prenons-nous conscience de la possibilité que tout ceci pourrait un jour s’effondrer ? Je me pose alors une question : notre système ne serait-il pas dès le départ basé sur une certaine forme de survie ? Survivre dans cette jungle de l’ultra-libéralisme, de la rentabilité où il faut faire sa place plus que jamais. Le monde du travail nous pousse inexorablement à être le plus performant, le plus stratégique, le plus rentable, car faute d’y arriver, c’est la mort salariale qui nous attend et par extension notre mort sociale. Serait-ce donc cela, gagner sa vie ?

Paradoxalement, nous sommes littéralement immergés dans ce parangon et d’une certaine manière nous avons du mal à nous en extraire complètement, à imaginer un autre fonctionnement de nos civilisations. Une dichotomie s’installe dès lors que nous prenons conscience de la nocivité de ce schéma mais que nous n’arrivons pas à le déconstruire. Il n’est donc pas si absurde de voir remonter à la surface ce besoin de changer les choses, de revenir aux réalités de la survie : la nécessité de s’alimenter, trouver un abri, faire du feu, etc.

En plus de ce constat, ne serait-on pas conscients qu’à travers toute l’Histoire de l’Humanité, chaque civilisation a connu un point de rupture qui l’a menée à sa perte, pour laisser la place à une nouvelle. 

Et si nous étions arrivés au point de rupture de la nôtre ? Notre civilisation, son système de fonctionnement financier, économique, politique et social n’aurait-il pas atteint son paroxysme ?

Si demain ce système s’effondre, serons-nous capables de faire face et de construire une nouvelle civilisation ?

Oui, mais alors comment envisageons-nous cet après ? Force est de constater que nous sommes dans un système extrême et que la réponse avancée est alors extrême. Après cette grande débauche du consumérisme outrancier, du marché ultra-libéral, du besoin constant de confort matériel, du superficiel, du superflu, nous allons instinctivement vers une opposition radicale : le retour aux choses simples, aux choses vraies, qui ont un sens.

Dans un monde qui n’a plus de sens, nous sommes en quête de vraisemblance. La volonté de recréer des rapports à la nature, aux Hommes, à la vie, qui nous paraissent plus sains, s’ancre dans des pratiques passées et cela interroge notre rapport au passé. Que veut dire ce « c’était mieux avant » ? Un passé si parfait en opposition à un présent anxiogène ? Un temps onirique auquel il faudrait faire appel pour construire une nouvelle civilisation ? Mais n’est-ce pas ce passé qui nous a emmenés jusqu’à ce présent ?

Ce qui est intéressant ici c’est que nous savons, consciemment ou inconsciemment (cela reste à définir vous en conviendrez), que nous sommes ultra dépendants de ce confort, de notre technologie et que si demain tout vient à s’écrouler nous n’aurons ni réfrigérateur, ni internet et qu’il faudra bien savoir que faire et comment le faire pour palier cette disparition du confort. Alors en attendant, on s’entraîne, on spécule sur la manière dont tout cela va finir. On veut se préparer à survivre coûte que coûte. Finalement nous élaborons un but, plus noble à atteindre, dans cette civilisation où rien n’a de sens et où l’unique objectif assigné aux individus, par le système est de consommer jusqu’à ce que mort s’en suive.

Mais tout cela ne serait-il pas une nouvelle tentative de transcender la mort ?

Évoquer le système consumériste prend tout son sens lorsque l’on parle de la fin d’une civilisation. Ce système qui engendre la mort sous toutes ses formes, qui annihile toute connexion à la vie, se retrouve finalement pris à son propre piège5. D’autant plus quand cette civilisation entretient un rapport à la mort, au déchet, très particulier. Aucune autre civilisation à travers l’Histoire n’a jamais été autant génératrice de déchets. Nous parlons ici du déchet dans sa définition contemporaine, le déchet inutile, une sorte de cadavre comme une preuve à charge des effets délétères de notre système de consommation. Ce qui est mort est inutile, que ce soit un objet ou un être humain. Dans cette ambiance morbide, qui n’est porteuse d’aucune forme d’espoir et de vie, nous commençons à nous tourner vers un fonctionnement différent. Dans la nature il n’y a pas de déchet inutile, tout sert à la vie de quelque manière que ce soit. La fin définitive n’existe pas, tout est recyclé dans un but précis, chaque mort est vecteur de vie. Que ce soit dans le sens philosophique ou pragmatique, cet intérêt pour la survie, le survivalisme6, est annonciateur d’une remise en question de notre civilisation morbide. 

L’espoir ayant quitté ce présent nous resterait-il que la mort ?

Cette question reste alors en suspend, mais certains ont fait le choix de ne pas se laisser entraîner dans cette chute et de trouver, de développer, d’autres moyens pour envisager une nouvelle civilisation. Que ce soit dans un combat idéologique, politique ou une prise de conscience humaine, je crois que de manière générale nous ne sommes pas satisfaits de la précarité de nos conditions dans cette société. Les nouvelles générations remettent en cause les schémas de leur aînés et se tournent vers des formes alternatives de lutte et d’idéal humain. Alors survivrons-nous à l’après ? Un livre devrait sortir à ce propos, il pourrait se situer entre la cigale « Made in Taïwan » qui siffle, et le kit du parfait survivant avec l’allume feu qui fonctionne sous l’eau.

   [ + ]

1. Nous parlons bien sûr ici de Nature & Découvertes.
2. L’amadou est un matériau provenant d’un champignon parasite de l’arbre Amadouvier, il est utilisé entre autre pour l’allumage du feu. Amadou, de son nom complet Amadou Bagayoko, est en revanche un chanteur Malien faisant parti du duo musical Amadou et Mariam.
3. Nous pouvons citer ici Man vs Wild avec Bear Grills ou encore Le Survivant avec Les Stroud, et dernièrement The Island produit par l’explorateur Mike Horn.
4. L’œuvre de Pierre Rabhi se fait écho de ces questions. Agriculteur, écrivain et penseur français d’origine algérienne, il est un des pionniers de l’agriculture biologique et l’inventeur du concept « Oasis en tous lieux ». Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers. Source : Le blog de Pierre Rabhi, www.pierrerabhi.org
5. Référence au livre Civilisation et divagations de L. V. Thomas.
6. Le survivalisme est un terme qui signifie le fait de se préparer à une potentielle catastrophe dans le futur et a survivre dans la nature. Il n’est pas a confondre avec la survie qui est un état dans le présent alors que le survivalisme envisage le futur.

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