Google, Fondation

S’il est une marque que tout le monde connaît aujourd’hui c’est bien Google. Son quasi-monopole dans le domaine des moteurs de recherche a permis à l’entreprise de se développer et diversifier ses domaines d’activité sur la Toile. Cette expansion incroyable depuis 1998 fait de Google Inc un des « Big Four » des entreprises de technologie (avec Apple, Facebook et Amazon) et la deuxième entreprise mondiale en terme de valorisation financière.

Google a développé toute une culture d’entreprise autour de deux concepts simples : « organiser et rendre universellement accessible et utile l’information »1, et son célèbre « Don’t be evil »2. Mais ses objectifs Nobles et Bons sont souvent entachés d’affaires sur le respect de la vie privée ou la propriété intellectuelle. Dans tous les cas une chose est certaine Google collecte bien l’information aussi personnelle soit-elle, pour la redistribution sa volonté n’est pas encore bien assumée et Google conserve et fait fructifier jalousement ces informations.
En dehors de ce bref constat sur les activités principales de la firme américaine c’est un autre pan de ses investissements qui nous intéresse aujourd’hui, qui prend une fois encore la forme d’une punchline lancée par Sergey Brin (co-fondateur de Google) : « cure death », vaincre la Mort.

Google et l’homme 2.0

L’idée d’un homme immortel, ou à la vie particulièrement longue, n’est pas nouvelle même si elle a souvent été une idée réservée à l’élite comme le pape Innocent VIII qui chercha à prolonger sa vie au moyen de transfusion sanguine. Un autre exemple, plus scientifique, fut Ilya Ivanov (1870−1932), biologiste russe fasciné par les chimères et l’hybridation des espèces, qui dans l’espoir de créer la suite évolutive de l’Homme, a cherché à hybrider ce dernier avec des singes par insémination artificielle. Ses travaux n’arriveront jamais à terme mais il est bon de souligner qu’au début de ses recherches il fut soutenu par l’URSS ainsi que par l’Institut Pasteur qui lui fournirent les moyens matériels et financiers de parvenir à ses fins.

Le 18 septembre 2013, le directeur de Google Larry Page annonça le lancement de l’entreprise biotechnologique Calico dont le nom pourrait être la contraction de « California Life Company » selon Fortune. L’objet de ce nouveau rouage de Google est plutôt clair, surtout suite aux déclarations de Larry Page, sur la recherche médicale :

« Si on résout le cancer, on ajoute environ trois ans à l’espérance de vie moyenne. On pense que résoudre le cancer serait ce truc énorme qui changerait le monde. Mais quand on prend un peu de distance on voit que, oui, il y a énormément de cas tragiques de cancer, et c’est très triste, mais, globalement, ce ne serait pas une si grande avancée que ça. » 3

Le personnel employé est plus qu’important. Parmi les personnalités participant au projet se trouvent le très notable Raymond Kurzweil, informaticien et futurologue, grand ponte du transhumanisme, ou encore Arthur Levinson, son directeur, connu pour son travail dans la biotechnologie et la recherche contre le cancer plusieurs fois récompensé et cité outre-atlantique.

Ainsi plusieurs pistes sont explorées par Calico. Un premier exemple est le développement des nanotechnologies (robots microscopiques) qui pourraient aider à l’analyse et l’identification des problèmes de dégénérescence du corps humain. Elles pourraient aussi être capable de « réparer » ce corps considéré alors que comme une très complexe bio-machine. Des recherches sont aussi menée autour de réponses chimiques au vieillissement notamment en collaboration avec le laboratoire pharmaceutique AbbVie pour la mise sur le marché de médicaments soignant des maladies telles que le cancer ou encore Alzheimer. Mais cet investissement n’est qu’un petit pas pour Calico qui cherche surement à s’ouvrir sur le marché pharmaceutique en prévention de son coup d’éclat qui pourrait se matérialiser sous la forme d’une protéine issue des recherches d’Amy Wagers. Cette scientifique spécialisée dans les cellules souches et la biologie régénératrice, mit en évidence la présence d’une protéine présente en grande quantité dans le sang des jeunes souris appelée GDF11. Transfusée chez de plus vieilles, la protéine les faisaient « rajeunir »(meilleurs réflexes, etc.) en réactivant des cellules « endormies » par la chute du taux de GDF11 dans le sang des souris âgées. Cette molécule serait selon ses observations en lien direct avec la régénération cellulaire et pourrait être la panacée que recherche Google.4

D’autres technologies, qui ne concernent pas toutes Calico, comme les bio-imprimantes 3D, les prothèses artificielles augmentées, la sauvegarde par ordinateur de l’esprit humain pourraient être envisagées. Dans tous les cas, il s’agit bien pour les scientifiques d’optimiser ou de réparer un corps humain trop fragile qui l’empêcherait de vivre pleinement.

Fondation, ou la naissance d’un empire technologique marchand

Au vu de ces recherches certains pourraient s’écrier à la science-fiction ou à la crise éthique (supprimer la Mort ne serait ce pas supprimer la Vie ?). Mais au-delà de cette considération morale, il y a un rapprochement intéressant qui s’effectue avec une des œuvres littéraires de Isaac Asimov : Le Cycle de Fondation.
Cette saga nous conte une histoire étrangement proche de ce qui se déroule pour Google. Une planète, en bordure de l’Empire Galactique, abrite une communauté qui s’est donnée pour objectif de recréer une encyclopédie universelle : Fondation. Le but premier du créateur de cette communauté, Hari Seldon, est en réalité de préparer la naissance d’un nouvel empire sachant que l’actuel est voué à disparaître grâce à la psychohistoire (une méthode d’analyse qu’il a mis au point).
Alors que l’Empire Galactique sombre peu à peu dans la barbarie, Fondation profite de son isolement pour développer ses propres technologies révolutionnaires et commence à les vendre, d’abord aux planètes de son système, puis dans d’autres domaines du bientôt ex-Empire. Cette technologie atomique assoie le pouvoir Fondation et la place au centre d’une nouvelle société interplanétaire, certaines planètes vouant parfois un culte à ses produits. Fondation réussi sa conquête par le marché et non par les armes.
Évidemment il s’agit ici d’un résumé succinct de cette Odyssée de plusieurs volumes mais il faut bien avouer que la ressemblance est frappante entre Fondation et Google. Le recueil et l’analyse de données puis le développement de technologies inédites qui pourraient devenir indispensables dans nos sociétés.
Sur la façon et le cadre dans lequel Fondation se répand dans l’Empire, c’est-à-dire un monde au bord de l’effondrement, peuvent se rapprocher de notre contexte actuel. Les micros conflits se multiplient, les affrontements au sein même des pays entre les gouvernements et le Peuple se font de plus en plus fréquents ; tandis que Google continue d’augmenter son encyclopédie et à développer son idée d’un homme 2.0 tout en prenant toujours plus de poids sur les marchés financiers. Rassurez-vous, il n’est pas question de faire d’Asimov un prophète (disons plutôt un philosophe) mais d’apporter une mince base de réflexion sur ce que peut apporter la science-fiction. Elle nous ouvre à l’analyse de futurs situations, de futurs problèmes, probables.

Une nouvelle humanité dans la tourmente

Le highlander pacifiste que cherche à créer Google peut faire couler beaucoup d’encre sur les changements qu’il risque de provoquer et par la même des problématiques qu’il va engendrer.

En premier c’est la question de la surpopulation qui risque d’arriver. Si les hommes arrêtent de mourir vont-ils pour autant arrêter de se reproduire dans un monde où chacun veut la possibilité de fonder sa propre famille ? Les problèmes de logement, de nourriture, de chômage, etc. risqueraient de se multiplier et de causer famines et révoltes violentes, peut-être même au point de vouloir faire table rase de ce monde techno-dépendant dans lequel nous vivrions. Une première chute possible pour cet empire du web.
Le problème de l’activité est aussi présente. Y aura-t-il un âge de la retraite ? Serons nous obligés de travailler ad vitam æternam puisque nous n’auront plus jamais de soucis de santé et encore moins de vieillesse ? Alors qu’aujourd’hui encore l’Homme n’est entretenu que comme un facteur de production dans les grandes entreprises qu’adviendra-t-il après cent, trois-cents ans derrière la même machine, le même poste d’ordinateur… Le système ne pourrait survivre sans assurer la santé psychologique de ses citoyens qui ne manqueront pas de profiter de la force de leur jeunesse éternelle pour renverser l’ordre qu’il a établi.

Dans une dimension plus philosophique, c’est le droit de mourir qui sera au centre du débat. Aurons nous la liberté de finir notre vie, de choisir notre mort ou un nouvel âge obscurantiste pro-vie naîtra-t-il de ces avancées ? La fin de vie de Mr.Nobody en témoigne, dernier humain mortel après que la race humaine ait atteint l’immortalité, son décès est annoncé en grande pompe comme un événement planétaire, « la dernière mort sur Terre ». L’homme n’a jamais été très à l’aise avec les idées d’immortalité du corps et de perception de l’infini, même si nous arrivons à dégager des concepts nous n’arrivons pas à prendre conscience pleinement des dimensions que ces idées supportent. Ici c’est par chaque individu que la chute d’une société qui se voudrait éternelle pourrait advenir.

En résumé si sur le plan de la recherche tout reste encore à découvrir, malgré les grandes avancées dans le domaine, les questions que soulèveront ces découvertes sont bien d’actualité et il faut dès a présent s’en préoccuper.

   [ + ]

1. D’après la page de présentation de la société sur www.google.com/corporate
2. En français : « Ne soyez pas malveillants »
3. Cécile Dehesdin, « Avec Calico, Google veut rallonger notre espérance de vie », sur slate.fr,‎ 2013
4. Ce qui n’est pas sans rappeler l’épice de Dune dans le livre de Frank Herbert. L’épice est une une sorte de drogue qui prolonge la vie, renforce les défenses immunitaires, et permet les voyages interstellaires. Produite sur la planète Dune, quiconque possède la planète et la production de l’épice, contrôle la galaxie.

Formule exprimant une règle morale. Principe à connotation religieuse dictant une règle de conduite ou un mode de vie à adopter. Principe ou jugement d'ordre général comme un proverbe ou un dicton.

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